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3) Le style "picaresque"

· 08 Juin 2005 à 22:03 /Paroles

Cet article a été rédigé notamment en utilisant les avis émis sur le forum de la Cour d’Obéron (dans ce sujet), principalement par Xaramis, Olivier et Imhotep.

Le récit Picaresque est un récit qui donne la parole aux pauvres, aux mendiants, sans forcément constituer un témoignage réaliste ou historique. Il représente un véritable courant littéraire (qui venait d’Espagne et qui fut très en vogue aux XVI° et XVII° siècles, surtout).

Le Picaresque, c’est porter des chiffons aujourd’hui, une toilette de Cour demain, tout perdre après-demain sur un pari insensé, regagner le pactole pour se le faire détrousser la nuit suivante par un coupe-jarret mal intentionné, coucher dans des draps en soie dans un mois après avoir dormi sur la paille pendant des semaines, monter aujourd’hui un étalon arabe et ruiner après-demain ses guêtres dans la poussière, dépenser aujourd’hui sans compter et faire attention à la moindre piécette de cuivre demain, ne pas s’attacher à une contrée, et garder toujours l’espoir d’un avenir meilleur… Et tout ça, en sauvant des demoiselles en détresse ou en détroussant des bourgeois, en déclamant des alexandrins ou en donnant de méchants coups de dague, à l’envi, à la volée, avec la souplesse du panache qui surplombe un feutre usé par le temps.
Le Picaresque, ce n’est pas jouer une « classe » de PJ, c’est être le jouet d’un destin capricieux.

Mais je m’enflamme, alors prenons garde : Le Picaresque n’est pas le mélange de l’épique (les « grandes choses ») et du quotidien (les « petites choses »). C’est un style littéraire autonome, qui présente plutôt (je simplifie, le mieux est de lire des œuvres de ce type pour saisir entièrement le concept) les histoires de personnages un peu à la dérive, en pleine errance (géographique comme mentale) et qui passent par des hauts et des bas, par la pauvreté et la richesse, par la gloire et la mendicité, pour redevenir pauvres par la suite, etc.

Pour implanter cette ambiance très spéciale dans vos parties, voici quelques ingrédients :

  • Des personnages pauvres au départ et plutôt de « basse extraction sociale » (même si Don Quichotte n’était pas un paysan ; nul besoin de calquer les personnages sur des figures mythiques)

  • Des personnages très enclins au voyage (ce côté « mobilité géographique » est très présent dans le Picaresque)

  • Des aventures qui peuvent mélanger de très grands objectifs aux problèmes de la vie quotidienne (dans le Picaresque, se nourrir correctement est parfois plus urgent que sauver le monde – en tout cas, cela peut passer avant, pour les personnages – car à ventre plein, rien d’impossible !)

  • Des personnages avec un moral à toute épreuve, justement parce que l’important est de traverser ces épreuves et de continuer sa vie. La vie, c’est ce qu’on a de plus cher dans le Picaresque. Et il faut la vendre chèrement, tout en sachant qu’on n’est pas grand-chose.

  • Cependant, le personnage Picaresque est rarement porté vers le combat. Il compte beaucoup plus sur sa capacité à manier le plat de la langue, sa débrouillardise et sa réactivité pour se sortir de situations inextricables. Le combat est une activité bien trop dangereuse pour lui…

  • Les aventures picaresques sont plus « réalistes » que de nombreux JDR. Un mauvais coup de couteau, une fièvre maligne, et l’on passe de vie à trépas. Pourtant, ce type de jeu n’est pas bien accepté par une majorité de rôlistes habitués aux prêtres et druides soigneurs du médiéval fantastique classique…

  • Le Picaresque donne enfin l’opportunité aux humbles de s’exprimer, de vous confronter à la profonde sagesse du Bas Peuple. Ce qui peut faire s’enchaîner les situations cocasses, avouez.

Le Picaresque correspondrait assez bien à la fin et au début de chaque partie de jeu de rôles.
En effet, après avoir gagné moult récompenses et trésors à la fin de leurs précédentes élucubrations, de sombres malédictions (ou des manipulations de la part d’un MJ peu scrupuleux) permettent souvent de retrouver au début d’un nouveau scénario des PJ sans le sou, plus susceptibles d’accepter de repartir vers l’aventure.

Jeux de rôles à ambiance picaresque potentielle :
Certains JDR se prêtent particulièrement bien à une ambiance Picaresque.
Je pense à des jeux qui sont directement écrits dans une période correspondant à celle du roman Picaresque (au sens large) :

  • Aquelarre, dans sa déclinaison Villa y Corte

  • Capitan Alatriste (pour ceux qui ne connaissent pas, découvrez cette Espagne à la fois dorée et crasseuse au travers des romans d’Arturo Perez-Reverte, qui ont directement inspiré ce jeu et bientôt, un film… Avec Viggo Mortensen)

  • Les Trois Mousquetaires (si vous jouez des personnages Larrons ou de « bas niveaux »)

  • Dying Earth, où les personnages (surtout ceux de « bas niveau ») vivent souvent des existences en dents de scie.

Inspirations Picaresques :

  • La très célèbre lettre de Don Quichotte

  • La vie de Lazare de Tormès, paru en France aux Editions Slatkine, collection Fleuron (1997). Probablement écrit dans le premier quart du XVIe siècle, ce court récit est considéré comme l’acte de naissance du récit Picaresque.

  • Les derniers chapitres du livre L’Espagne au siècle d’or, de Marcelin Defournaux, éditions Hachette, collection La vie quotidienne (réédition en 1996 de la 1ère édition de 1964).

  • Un développement très intéressant sur le style littéraire « Picaresque »

  • Les aventures de Casanova (telles qu’il les raconte dans ses Mémoires) semblent également abonder dans le sens Picaresque, avec la succession de moments où le Vénitien jouit de la protection de grands seigneurs et de tous les plaisirs de palais qui vont avec, et des moments où il doit prendre la poudre d’escampette avec pour seul bagage son joli minois et son ingéniosité…

  • Le style des westerns de Sergio Leone, pour finir sur les inspirations, n’est pas sans rappeler le récit Picaresque : mélange de grandes et de petites choses… Créatures mythologiques mal rasées, au sombrero ruisselant d’eau et de poussière mélangées… L’affrontement incessant entre des idéaux nobles et flamboyants et des bassesses incroyables, un mélange détonnant qui donne énormément de rythme et de personnalité à ces films.

Vous voulez la suite ? Voici l’article vers le style “irréaliste” !