
Par Monte Cook, sur montecook.com
J’étais un de ces chanceux qui furent entraînés par l’internet assez tôt. Lorsque ce n’était, de mon point de vue, que de l’Usenet (et quelques MUDs). Je pensais bien qu’il devait exister d’autres utilisations de l’Internet, à part lire ce qu’un type lambda avait pensé de l’épisode [Star Trek] Next Generation de la nuit dernière ou combattre des monstres dans des donjons sous forme de texte, mais je ne les connaissais pas.
C’est durant cette période, il y a 10 ou 11 ans environ, que je fus initié au terme “gros bill”. Pour ceux qui seraient apparemment nouveaux au JDR, à l’Internet, voire aux deux, les Gros Bills sont… Hé bien, c’est bien là le problème, n’est-ce pas ? Tout le monde utilise le terme “gros bill”, mais personne ne semble l’utiliser exactement de la même manière.
Les gros bills pourraient être : 1. Des rôlistes qui veulent des personnages aussi puissants que des dieux 2. Des jeunes rôlistes qui n’ont pas encore “grandi” au-delà de concepts comme le bourrinisme PMT. 3. Des gens qui sont plus intéressés par les méchaniques de jeu que par le role playing. 4. Quelqu’un qui joue un Jeu de Rôles d’une façon qui ne vous plaît pas. 5. Quelqu’un qui joue un Jeu de Rôles qui ne vous plaît pas. 6. Quelqu’un qui ne vous plaît pas.
“Gros bill” est un terme presque inutile. J’ai vu des gens se plaindre de rôlistes “gros bills” et en tant qu’observateur extérieur je pouvais me rendre compte qu’ils parlaient en fait de types de joueurs complètement différents.
Mais tout le monde aime utiliser ce terme, parce qu’il signifie en fait “un rôliste pas aussi doué que moi”. Ceci est basé autour de l’idée que les rôlistes maturent et s’améliorent intrinsèquement au fil du temps. Vous voyez, il y a une idée communément admise qui déclare que lorsque vous commencez à jouer au jeux de rôles, vous vous concentrez sur les statistiques du jeu et tuer des trucs. Plus tard, vous devenez plus mature et vous évoluez pour ne plus vous occuper de telles trivialités et autres bas divertissements pour plutôt vous étendre sur l’immersion profonde en personnage et la narration d’une histoire. De ce fait, le style le plus mature est clairement meilleur parce qu’il est, en fait, plus mature.
Bzzzt ! Merci d’avoir joué.
Je n’y crois pas. Pas seulement la partie sentencieuse, mais toute l’idée d’évolution. Vous commencez à jouer et vous vous enflammez pour tout ce qui a trait au JDR. C’est tout nouveau, donc “les orcs qui menacent le village” est une histoire – et c’en est une que vous n’avez pas entendu pour le moment, parce que vous êtes néophyte. Vous vous intéressez aux méchaniques du jeu parce que vous le devez, juste pour garder la tête en dehors de l’eau. Et certainement, c’est amusant de décapiter le chef orc, prendre ses 78 p.o. et son cimeterre +1.
Parce que vous ne l’avez jamais fait auparavant.
Plus tard, quelquefois BIEN plus tard, vous commencez à changer. Taillader ses ennemis en pieces devient agaçant, et les couper en rondelles ne semble plus vraiment convenable. Vous décidez d’essayer de découvrir s’il pourrait y avoir quelque chose de plus. Là, les rôlistes prennent généralement un de ces deux sentiers :
Sentier 1 : le sentier du réalisme pointilleux. Egalement connu sous le nom de sentier Rolemaster ™. Vous aimez les JDR, mais la simplicité des jets d’attaque et de dommages, les Points de Vie trop abstraits, ne sont tout simplement pas suffisants. Vous voulez savoir exactement si vous touchez l’orc, quels tendons ont été séparés du milieu-haut du tranchant de votre lame, et quel effet cette blessure va avoir sur l’orc le prochain round, même si c’est seulement une pénalité de -2 aux jets de perception parce qu’il se prend une goutte de sang dans l’œil. Ce que vous voulez, ce sont blessures critiques, échecs critiques et accidents critiques de char à bœufs table L-7. Vous voulez tenir compte de chaque action à la fraction de milliseconde près. Vous voulez que votre personnage avec 1 point de compétence placé en arc-zen-sous-marin soit vraiment différent de cet autre personnage dont le joueur n’aurait pas su que la compétence était utile (sans parler de sa disponibilité).
Sentier 2 : Le sentier du conteur. Aussi connu sous le nom de sentier du Conteur ™. Vous aimez les jeux de ROLES, mais détestez les JEUX de rôles. Vous voulez écrire des traités de 24 pages sur la qualité de l’eau du village natal de votre personnage. Vous voulez sortir de chaque session de jeu en vous lamentant de la mort du noble Roi Carlsbad ou vous réjouir de la mort du despote, Carlsbad (peu importe, pourvu qu’il y ait de l’émotion). Vous ne voulez pas lancer les dés, vous voulez illuminer, animer toute la table de jeu avec une chanson de votre enfance, et passer le reste de la session a discuter avec le PNJ palefrenier à propos de la qualité de l’avoine dans la région depuis la pénurie d’il y a sept ans – et vous ne possédez même pas de cheval.
La plupart des gens croient que l’un ou l’autre de ces sentiers est une fin en soi, et – évidemment – qu’ils sont mutuellement exclusifs.
Non. Ces deux assomptions sont fausses. Maintenant, laissez-moi vous dire que j’ai travaillé sur pas mal de jeux différents durant ma carrière, mais l’une des expériences les plus étranges qu’il m’ait été donné de vivre fut de travailler avec les gars qui bossent sur Champions. Ces gens-là jouaient à Champions (pardon – ils jouaient avec le Hero System) trois, quatre fois par semaine, et je me suis joint à eux. Mais ces gens-là étaient tous des rôlistes du sentier 2. Ils jouaient des psychodrames comme vous ne le croiriez pas. Avec Champions.
Champions !
Bon, soyons sérieux un moment. Ce jeu est le rêve devenu réalité de l’optimisateur féru de puissance. Créer de bons personnages à Champions, c’est comme remplir votre declaration de revenu – vous retenez toutes les réductions fractionnelles possibles et imaginables pour juste un point de plus tout en prenant des désavantages de fou (du genre phobies et grands mères) pour réussir à obtenir toujours plus de points. Et le combat se déroule comme un wargame avec figurines – vous pourriez finir une bataille en une soirée si vous n’avez rien contre rester éveillé très tard.
Il fut un temps où je croyais que les joueurs de Champions devenaient des rôlistes du sentier 2 parce qu’il le devaient – parce que c’était la meilleure alternative au travers d’interminables, complexes batailles sans fin. Et peut être n’est-ce pas si loin de la vérité. Bien sûr, je peux aussi vous donner des exemples de vampires irréductibles du sentier du conteur qui se délectaient du nombre de dés de dommages qu’ils pouvaient infliger (Vampire est un jeu où jouez un vampire, et tout le monde autour est humain et normal, mais ce n’est pas pour les rôlistes bourrins- yeah, right) et de joueurs de Rolemaster qui pouvaient passer une partie entière sans toucher un dé. Si vous ne croyez toujours pas que ces deux sentiers en fait s’entrecroisent sans cesse, laissez-moi vous expliquer où je veux en venir.
Les sentiers 1 et 2 ne représentent pas une fin d’évolution pour le rôliste. L’évolution d’un rôliste ne se fait pas de manière linéaire. C’est un cycle – d’une certaine façon. Si vous continuez à jouer à partir de l’un ou de l’autre des sentiers suscités durant une assez longue période, vous arrivez en définitive à un moment où vous réalisez que les abstraites batailles contre des monstres avec une emphase sur les statistiques et les règles du jeu que vous adoriez il y a si longtemps sont toujours marrantes, d’une certaine façon. Bien sûr, ça ne l’est plus exactement comme ça l’était à l’époque, mais quelque part entre votre nostalgie et votre libération vis à vis de votre propre prétention, vous apprenez que tout ça peut être amusant et divertissant, au bout du compte. Mouliner, bourriner, incarner un personnage en immersion totale, et même un toucher critique mortel (et satisfaisant) de temps en temps.
C’est énervant et stupide pour des gens investis dans un minuscule loisir de niche comme le JDR de critiquer la façon dont les autres jouent. C’est exaspérant, en particulier, de voir des rôlistes avec plus d’expérience tourner les nouveaux “gros bills” en ridicule sous prétexte qu’ils seraient stupides ou immatures.
Vous avez été un jeune rôliste vous aussi (vous pouvez être un jeune rôliste en ce moment même). Vous avez apprécié ces premières expériences, simples histoires, et ce bourrinisme insouciant. Laissez donc d’autres joueurs les apprécier à leur tour. Ne dénigrez pas, ne ridiculisez pas les expériences des autres juste parce que vous êtes déjà passé par là.
Et si quelqu’un joue au JDR depuis 20 ans et apprécie toujours autant le bourrinisme insouciant… Où est le problème ? Bien que j’apprécie des jeux ordinateurs comme Half Life et Fallout Tactics, il ne me déplairait pas du tout de jouer un petit Galaga ou (Dieu me vienne en aide) Sinistar. Mes parents préferrent les émissions télé qui passent sur Nick at Nite [NdT : programme télé avec des rediffusions de soaps du genre Cosby Show, Roseanne etc] plutôt que les programmes actuels. Cela démontre-t-il un quelconque manque de maturité ? D’une certaine façon, je pense c’est juste une préférence différente de la vôtre.
Il est vital pour les professionnels du jeu d’essayer de voir leur travail sous l’angle de vue de tout type de joueur potentiel. Je pense que ce serait génial si tous les joueurs essayaient de faire ça aussi. Et ils ne doivent pas le faire juste parce que c’est la bonne chose à faire, parce que ça renforce l’esprit de communauté et fait briller le soleil. Ils doivent le faire parce qu’en s’ouvrant à d’autres perspectives, ils trouveront en fait de nouvelles (et vielles quelquefois) manières de s’amuser en pratiquant le jeu.
C’est dur d’être tolérant. C’est dur d’admettre que les gens puissent être différents de ce que vous êtes. Une fois que vous avez découvert votre vérité fondamentale du jour, quelle qu’elle puisse être, il vous semble que la seule option est de vanter ses mérites pour convertir d’autres à votre opinion (même si ça revient à pointer du doigt et à faire des remarques insidieuses). Je suppose que les rôlistes fanatiques sont très semblables à des fanatiques religieux. Beaucoup plus que la plupart des fondamentalistes Chrétiens voudraient l’admettre – mais c’est un autre problème.
© 2006 Monte Cook. Translated from English by Benoist Poiré with permission from Malhavoc Press. All rights reserved.