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Une jeunesse aquafondaise :

· 25 Février 2005 à 0:37 /Histoire

les primes années de Silivio Agundar

Cette nouvelle a été écrite de main de maître par Arduin Angcam pour une campagne se déroulant dans les Royaumes Oubliés. Ce personnage peut facilement être adapté à tout type d’univers médiéval-fantastique.

Prologue

La joie est grande au Palazzo Agundar en ce premier jour de la troisième décade d’Eleinte de l’année de l’Etoile du Matin. Torrès Agundar remercie Lathandre d’avoir gardé sa femme en vie et de lui avoir donné un fils. C’est son troisième enfant, le troisième mâle. Il semblerait que la lignée Agundar ne soit pas prête de s’éteindre, mais la joie de Torrès tient surtout au fait que Katia ait survécu. Sa vie a plus d’importance que tout le reste et l’accouchement fut difficile. Mais le don conséquent fait au temple des Flèches du Matin lui a permis de bénéficier de la présence du Maître du Levant, Garick Hautesprit, qui a supervisé en personne le travail de son épouse bien – aimée. Maintenant tout est bien et le maître du Transmarche Agundar peut retourner vaquer à ses occupations. Déjà, son secrétaire particulier lui présente une série de sauf – conduits à parapher pour la caravane d’ambre et de graisse de baleine qui partira demain pour Calimshan.

I

Le jeune Silivio Agundar semblait destiné à suivre le chemin bien tracé d’un cadet d’aristocrate de la cité d’Eauprofonde. Mais, au contraire d’Ignacio et de Ludivico, ses frères aînés, il fut mis en nourrice en ville. La santé chancelante de sa mère ne lui permettait pas d’allaiter correctement et un arrangement fut pris avec Petra Rudoliva, une jeune fille – mère, qui fut recommandée à Torrès. Cette dernière, lachère depuis qu’elle avait donné naissance à un robuste marmot né de père inconnu, semblait jouir de hautes protections. On murmurait que son fils Umbro était un bâtard de bonne famille et que c’est le père qui avait suggéré sa maîtresse à Torrès Agundar. Celui – ci resta toujours muet sur le sujet, tout comme Petra, qui feignait l’amnésie quand l’ascendance paternelle de son fils était évoquée.

Umbro et Silivio devinrent donc frères de lait jusqu’à leur septième année. Ce fut un temps d’insouciance. Petra vivait dans une maisonnette aux volets rouges du quartier sud, non loin des échoppes du grand marché et des quais toujours actifs du port. Rares étaient les moments passés au palazzo Agundar, mais Silivio n’en avait cure. Il préférait de beaucoup poursuivre les chats dans les ruelles ou bien construire des cabanes sur les toits plats d’entrepôts abandonnés avec Umbro, que de vivre dans les fastes guindés de la demeure de ses ancêtres.

Mais vint le jour redouté de son septième anniversaire. Il fallut quitter la maison aux volets rouges, Umbro et Petra, pour retrouver une famille d’inconnus dans l’immense hôtel particulier que possédait la famille Agundar dans le quartier nord. Malgré le luxe et le confort de sa nouvelle vie, Silivio n’était pas heureux. Son père était pris sans cesse par ses activités et accordait peu de temps à ses fils. Dans l’entrefaite, quatre autres enfants étaient nés mais Silivio ne les connaissait pas. A son instar, et pour ménager sa mère, il fut décidé de les mettre également en nourrice, à la campagne cette fois – ci, dans le domaine familial des bords du Dessarin.

Quant à dame Katia, ses grossesses à répétition l’avaient tenue éloignée, trop longtemps à son goût, de la vie sociale de la Cité des Splendeurs. Décidée à rattraper le temps perdu, elle courait les bals et les dîners de la noblesse aquafondaise, avec un acharnement obsessionnel qui faisait la joie des tailleurs et des modistes de la ville chargés du renouvellement d’une garde – robe extravagante. Le corollaire de cette soif inextinguible de fêtes fut qu’elle interdît désormais à son mari l’accès au lit conjugal. Estimant avoir rempli amplement son devoir et ne souhaitant pas de nouveau être enceinte, elle comptait détourner ainsi la concupiscence trop fertile de son mari vers d’autres qu’elle – même. De son côté, elle opta pour un adultère discret et stérile afin de préserver l’honneur des Agundar et sa propre tranquillité. Cette décision ne rendit pas Torrès très heureux, car il aimait sincèrement sa femme. Mais l’obstination dont celle – ci fit montre le contraignit à la résignation, sans que cela améliore son humeur, qui devint désormais maussade.

C’est dans cette ambiance que grandit Silivio, Il ne trouvait pas plus de réconfort auprès de ses frères qui ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée de ce parfait inconnu aux manières étranges, plus à l’aise avec les domestiques qu’avec ses pairs. Ignacio, l’aîné, alla jusqu’à le rosser quand il voulut se faire accepter, profitant de l’injuste avantage d’avoir trois ans de plus que lui. Ludivico, toujours fourré dans les jupes maternelles, l’ignorait superbement, préférant jouer les pages auprès de sa maman adorée, qu’il suivait partout comme un chien dameret. Silivio les évitait donc autant qu’il le pouvait.

Son éducation était assurée par un précepteur qui essaya de lui inculquer les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul. Mais l’enfant était un élève médiocre et ses progrès furent à l’aune de ses efforts : nuls.

A force de traîner à l’office, aux écuries et avec les domestiques, il apprit très vite à se rendre utile. Sa soif de reconnaissance l’incita à rendre de menus services, et bientôt, toute la maisonnée l’employa pour faire des courses ou remettre des messages. Sortant du palazzo de plus en plus fréquemment, ses expéditions l’emmenèrent toujours plus loin dans le quartier qu’il finit par connaître comme sa poche. Ayant appris très tôt la valeur de l’argent, il connut bientôt la joie d’avoir quelques piécettes dans sa bourse, qui formèrent à la longue un petit capital. En vagabondant dans les rues, il devint familier avec la foule cosmopolite d’Eauprofonde. Son loisir favori consistait à regarder bouche bée ou en riant aux éclats, les farces et les momeries des acteurs de rue. La vie de baladin le tenta d’ailleurs plus d’une fois.

Mais son véritable talent était ailleurs. Travaillant sans cesse sa mémoire, il devint un messager discret et efficace, un coursier rapide et ponctuel. Parallèlement, son occupation lui permit de recueillir nombre d’informations sur la ville et ses habitants. Seule, sa discrétion absolue l’empêcha de devenir la commère la plus redoutée de la ville.

Un beau jour qu’il avait remis un paquet d’épices à Maître Aylosius, l’aubergiste ventru des « Trois Tonneaux », il fut accosté par quatre hommes dans la salle commune. Ces derniers lui offrirent dix pièces d’or, s’il consentait à les guider jusqu’à une certaine maison du quartier nord et à faire le guet pendant qu’ils mettaient au point une surprise pour un de leurs amis. Ses interlocuteurs arboraient une mine franche et réjouie ; Silivio ne se méfia pas. De plus, l’attrait qu’exerçait le poids des dix souverains au fond de sa bourse l’empêcha de voir que les inconnus s’armaient bien lourdement pour des gens qui s’apprêtaient à une simple farce dans un endroit aussi paisible que le quartier nord.

En fait de canular, les quatre spadassins montèrent une embuscade, dans laquelle un riche bourgeois et son garde du corps laissèrent la vie. Une fois leur homme dépêché, ils voulurent s’occuper de leur petit guetteur qui ne dut son salut qu’à une fuite éperdue et à sa connaissance intime du quartier. Revenant sur les lieux du crime avec le guet, il fut fermement interrogé avant d’être rendu à sa famille. Pour la première fois, il mesura l’influence des Agundar qui l’empêcha de finir dans un cul – de – basse – fosse ou sur la potence.

Une fois rentré, son châtiment fut à la mesure du scandale : exemplaire. Son père lui fit donner les verges suffisamment pour qu’il dut dormir sur le ventre pendant deux décades. Toute sortie lui fut interdite et il fut consigné dans sa chambre, même pour les repas. Cependant, Torrès Agundar était intrigué par les circonstances qui avaient amené son fils à se faire le complice d’assassins professionnels. Il l’interrogea donc longuement sur ses activités passées et fut abasourdi par la quantité d’informations que détenait ce gamin d’à peine douze ans. Il fut également impressionné quand, les larmes aux yeux, Silivio lui remit ses économies d’une vie de courses et de messages. La grossière cassette, habilement dissimulée, ne contenait pas loin de cent souverains. Il quitta la chambre, un air pensif sur ses traits d’oiseau de proie…

II

Quelques changements intervinrent dans la vie de Silivio après cet entretien. Tout d’abord, en sus des leçons de son précepteur, un maître d’armes elfe vint lui enseigner les subtilités de l’escrime et de l’archerie. Il fut autorisé à sortir de temps à autre, toujours sous bonne escorte, pour rejoindre son père dans les bâtiments de la guilde, où il apprit à connaître les activités du transmarche et celles de ses concurrents. Enfin, il dut – à contre cœur – accompagner sa mère à quelques reprises dans des dîners mondains, où il eut le loisir de faire connaissance avec les soixante seize familles qui composent l’aristocratie aquafondaise.

Peu de temps avant son quatorzième anniversaire, son père le convoqua. Presque deux années s’étaient écoulées depuis le guet – apens qui avait failli lui coûter la vie. Torrès lui annonça que la punition était désormais levée et qu’il comptait sur lui pour ne plus déshonorer le nom des Agundar. Comme gage de sa confiance retrouvée, il lui donna une mission : apporter un pli cacheté à une certaine Loène dans le quartier des docks.

L’adresse indiquée était une infâme gargote destinée vraisemblablement à la lie des races humanoïdes, qui venait s’échouer là avant de sombrer définitivement. A la mention du nom de Loène, l’aubergiste tiqua, mais annonça froidement qu’il ne connaissait personne de ce nom. Quelques clients se levèrent et filèrent vers la porte, pendant que deux costauds d’ascendance manifestement orque se rapprochaient dangereusement. « Qu’est ce que tu lui veux à Loène ? » demanda une des brutes. Son haleine empestait la gnôle de contrebande. Les conseils de son maître d’armes revinrent en un éclair à la mémoire de Silivio. La peur est plus tranchante qu’une épée. Calme comme l’eau dormante.

– Simplement lui remettre un message. – T’as qu’à me l’ donner, ça t’évit’ra l’dérangement. – Bonne idée !

Vif comme le serpent. La chope en grès sur le comptoir décrivit un rapide arc de cercle et s’écrasa sur la mâchoire du demi–orque qui tituba sous le choc. Agile comme un singe. Il esquiva le deuxième gros – bras qui tardait à réagir et passa sous ses bras grands ouverts. Prompt comme le daim. Coudes au corps, il rejoignit la porte prestement et fila dans la rue comme une flèche. Un bref coup d’œil l’informa que son adversaire crachait ses dents, pendant que son comparse peinait à faire demi–tour pour le suivre. Il accéléra. Ses pensées bouillonnaient comme le brouet d’une sorcière dans son chaudron. Qui étaient ces types ? Pourquoi l’avaient ils agressé ? Et qui était cette Loène à qui Père voulait remettre un message ?

Après quelques détours pour s’assurer qu’on ne le suivait pas, il s’arrêta dans une ruelle pour reprendre quelque peu son souffle et s’astreignit au calme. Il fallait qu’il trouve Loène s’il ne voulait être contraint de rentrer à la maison pour expliquer ce qui venait de se passer. Mais un étrange sentiment d’orgueil le retint. Il eut l’intuition très nette que Père serait très déçu s’il revenait ainsi au palazzo Agundar. Il décida de n’en rien faire et de reprendre plutôt ses bonnes vieilles habitudes : traîner dans les rues et soutirer habilement quelques informations aux gens du coin. Il se mit à l’ouvrage. Quelques bobards plus tard, il avait obtenu une brève description de Loène ainsi qu’une liste sommaire d’endroits et de gens qu’elle était censée fréquenter. Il suivit ces pistes, mais préféra ne poser aucune question se contentant d’ouvrir ses oreilles et d’observer. Tymora lui sourit enfin. Après la deuxième taverne, il repéra un type ressemblant au signalement d’une relation connue de Loène. Il le suivit discrètement jusqu’à l’entrée de service d’une échoppe de chandelles. Ne voyant personne à l’horizon, Silivio s’engouffra à sa suite. Un choc violent et une vive douleur lui vrillèrent le crâne. Puis le monde sombra dans l’obscurité.

Il se réveilla quelques heures plus tard, allongé sur une paillasse dans un réduit faiblement éclairé. Il grimaça lorsque l’œuf de pigeon niché sur l’arrière de sa tête se rappela à son bon souvenir. Assise sur un tabouret, une femme brune d’une trentaine d’années l’observait en souriant. Elle jouait négligemment avec le pli dont le sceau avait été brisé. Sa voix grave, légèrement rauque le fit frissonner.

– « Désolée pour ce traitement brutal, mais Aedhril déteste qu’on le suive sans se présenter. – Dame Loène ? interrogea Silivio d’une voix qu’il eût aimé plus ferme. – Dame Loène ? reprit moqueusement la femme. Laisse tomber le ‘dame’ avec moi, jeune homme. C’est Loène, tout simplement. – Entendu, d… Loène. »

Le sourire s’élargit, révélant une dentition parfaite.

– « Ton père est plutôt élogieux quand il parle de certaines de tes capacités. Tu vois ce que je veux dire ? – Je… Je crois. – Tu crois ? Moi, je crois que nous allons avoir tout le temps d’en être sûrs, jeune homme. Parce qu’à partir d’aujourd’hui, tu travailles pour moi. »